Ce samedi a eu lieu l’un des matchs les plus importants, mythique et attendu en seconde division argentine. All Boys recevait la Nueva Chicago. Un match auquel Lucarne Opposée a assisté dans les travées de l’Estadio Malvinas Argentinas. Voyage au cœur du « Superclásico del Ascenso ».

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Comme souvent en Argentine, l’origine de la rivalité entre All Boys et la Nueva Chicago trouve ses racines dans la différence des classes sociales entre barrios voisins. Seulement sept kilomètres séparent les deux institutions qui défendent ainsi l’honneur du quartier à chaque affrontement. Les avenues Directorio et Alberdi traversent à la fois Mataderos et Floresta, avec le Parque Avellaneda comme frontière entre les quartiers des deux clubs. Pour la présenter j’ai choisi de vous citer un passage de Fútbol, Cultura y Sociedad (édité par le gouvernement de Buenos Aires et à lire en suivant ce lien) : « Les quartiers traditionnels de Floresta et Mataderos ont toujours entretenu une éternelle rivalité qui trace la ligne ténue qui marque les différences insurmontables au sein d’une même classe sociale. Floresta, avec ses maisons de week-end, le chemin de fer, les eucalyptus, les usines de briques, la poésie, contraste avec Mataderos et les abattoirs, l’abattage des animaux, le marché, le musée criollo, les mutuelles, la ville cachée, le resero pezuco et le torito. All Boys est né du football pratiqué dans les écoles secondaires, où l’on retrouve surtout des jeunes issus de familles anglaises ou créoles qui valorisent cette culture. Alors que la pratique du football se répandait dans les paddocks près du port — où les marins britanniques enseignaient ce sport — les ouvriers des usines de conditionnement de la viande, les travailleurs en général, ont commencé à y jouer dans ce qui allait devenir Nueva Chicago ». 

allbnuevaRivalité quasi centenaire

Sur le terrain, tout a commencé sept ans après la première rencontre entre les deux équipes (victoire 2-0 d’All Boys à domicile) : le 13 juin 1926. Dans un match de première division, Chicago a gagné 1-0 avec un but de Juan Villagra, mais le match a été suspendu en raison de l’abandon des joueurs de Blanquinegro. En effet, Carlos Iribarne, Ismael Capurro et Julio Castro se sont plaints du but refusé pour une position douteuse et ont agressé l’arbitre Enrique López. C’est pourquoi il a décidé de les expulser et leurs coéquipiers ont quitté la pelouse de l’ancien stade Mataderos. Deux ans plus tard, en 1928, les deux clubs se retrouvent pour un match « amical » au stade Estudiantil Porteño, qui s’est soldé par une victoire 3-2 pour All Boys. En tribunes, les hinchas des deux équipes ont été protagonistes de de plusieurs incidents. Bagarres, jets de bouteilles, pierres et tout autre objet qui était à portée de main. Depuis lors, les graves incidents provoqués à chaque match, que ce soit au domicile du Torito ou à Floresta, ont alimenté la colère. Cette même colère les a privés de se rencontrer lors de la Copa Argentina 2019 alors que le tirage au sort les avait réunis en trente-deuxièmes de finale, les organisateurs du tournoi préférant qu’ils ne se rencontrent pas. Il est difficile de penser à ce clásico sans la violence qui le caractérise depuis ses débuts.

Pourtant, en 1930, Chicago a remporté le tournoi de promotion sans incident après avoir battu son rival historique All Boys en finale dans l’ancien stade de River devant près de vingt mille personnes. Lors de cette victoire 3-1 comme le relate la chronique de l’époque : « Les muchachos de cette catégorie “B” ont une fois de plus donné un autre exemple de la camaraderie malgré la rivalité qui les séparait, et qui a laissé le reste pour sortir triomphant ; gagnants et perdants, unis, ont effectué la vuelta olimpica, saluant la grande foule présente ». De nombreux matchs restent dans la mémoire des supporters, d’un côté comme de l’autre, dans un affrontement qui a beaucoup d’histoire derrière lui. C’est pourquoi il est considéré depuis quelques années comme le Superclásico del Ascenso, en raison de la grande rivalité qui les oppose ainsi que l’importance d’All Boys et de la Nueva Chicago pour le football argentin.

Prendre le dessus

Comme il ne pouvait en être autrement, l’histoire est joueuse et l’historique entre les deux équipes et extrêmement serrée. Une controverse existe : certains affirment que tous les matchs, y compris ceux de l’ère amateur, devraient être comptabilisés, d’autres soutiennent que seuls ceux joués à l’ère professionnelle devraient être pris en compte. La répartition des résultats est presque incroyable : quarante victoires pour El Albo, quarante pour El Torito et les quarante restants ont été des matchs nuls, ce qui signifie que le match de ce samedi à l’Estadio Islas Malvinas pourrait aller dans un sens ou dans l’autre. En revanche, si l’on ne compte que les matchs de l’ère professionnelle, on peut compter jusqu’à cent matchs joués, dont trente-cinq victoires côté Floresta et trente-deux côté Mataderos. Fait notoire, sur les vingt-et-un matchs joués à l’Estadio Islas Malvinas, El Torito n’a pu en gagner qu’un seul. Les deux clubs se sont croisés dans différentes divisions, de l’amateurisme à la B Metropolitana, mais la parité a toujours prévalu. D’ailleurs, ce clásico ne s’est pas toujours déroulé à Mataderos ou à Floresta, mais dans un grand nombre de stades, dont notamment les stades de River et du Racing. Plus récemment, après plus de quinze ans d’absence de match entre 2001 et 2014, car les deux clubs jouaient dans des divisions différentes, ils se sont rencontrés à nouveau en 2016. Depuis, ils ne se sont affrontés qu’à quatre reprises pour deux victoires de chaque côté, ce qui signifie qu’il n’y a toujours pas de club avec le record de victoire.

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Retrouvailles

Il a donc fallu attendre quatre ans, huit mois et seize jours avant qu’All Boys et la Nueva Chicago se retrouvent sur un terrain. La dernière fois, el Torito s’était imposé chez lui deux buts à zéro. Ce samedi, le All Boys d’Aníbal Biggeri vise la troisième place, en attendant de savoir ce que Brown de Adrogué pourra faire lundi contre Defensores de Belgrano. Avec une série d’invincibilité de dix matchs consécutifs, All Boys est aussi l’équipe qui a le moins perdu le moins cette saison (une seule défaite) et possède l’une des meilleures défenses avec seulement quatorze buts encaissés en dix-huit matchs. De son côté, la Nueva Chicago alterne le bon et le moins bon, pointant à la vingtième place, à seulement trois points d’une place en play-offs.

Sous un soleil agréable en ce début d’hiver à Floresta, le stade est surchauffé. Dans une ambiance extraordinaire, All Boys affirme ses intentions dès les premières secondes du match. Moins de trente secondes, c’est le temps qu’il a fallu à Fernando Brandan pour obtenir une grosse occasion de but à la suite d’un centre de Morales que le 9 de All Boys, Bianchi laisse intelligemment passer. Il frappe juste à côté. Comme dans presque tous les clásicos, le match devient ensuite très rugueux et nous n’avons pas eu le droit à un football léché. Si All Boys a été l'équipe qui a proposé le plus et qui a eu le plus de la possession du ballon, l'équipe de Biggeri n'a pas pu trouver le chemin du but. Pire que ça, elle a eu beaucoup de mal à se procurer des occasions puisque les hommes de Grelak, étaient solidement installés. À partir de la 30e minute, le match monte en pression. Il ne faut pas attendre bien longtemps pour assister à une expulsion lorsque Paul Charpentier laisse trainer sa main sur le visage d'Ignacio Vázquez et que Silvio Trucco, dont les performances désastreuses sont visibles fréquemment en première division, montre un carton rouge qui semble un peu exagéré. Réduite à dix, la Nueva Chicago arrive à tenir le nul jusqu’à la mi-temps, bien aidée par deux arrêts impressionnants d'Augusto Bottini, qui en passant a tout fait pour gagner quelques minutes. Ces diverses tentatives de gains de temps ont encore plus fait monter la tension entre les différents acteurs. Au retour des vestiaires, Albo met directement la pression et se procure occasion sur occasion. Cela finit par payer : à la 53e, Tomás Oneto lance un excellent ballon piqué en direction de la surface et le numéro 9, Octavio Bianchi, lobe le gardien du Torito sans laisser la balle toucher le sol. Golazo ! Le stade a à peine le temps de se remettre de ses émotions qu’Ignacio Vázquez marque déjà le but du break à la suite d’un coup franc à priori anodin que le défenseur central reprend de la tête en direction au second poteau. Deuxième but en deux minutes, deux fois inarrêtables.  La première occasion de la Nueva Chicago arrive à l’entrée du dernier quart d’heure, sur un centre dans la boîte en provenance de l’aile qui s'est terminé par une tête de Gastón Esposito qui passe finalement loin du poteau droit. L’équipe de Floresta continue à pousser et cela paye puisque le neuf de l’Albo réapparaît pour marquer le troisième but et dernier but, lorsque parfaitement lancé, il élimine le portier adverse et conclut dans le but vide. Les noirs et blancs se procurent ensuite d’autres occasions qu’ils gâchent par gourmandise. Qu’importe. Avec cette victoire, All Boys s'est hissé à la troisième position, tandis que l'équipe Mataderos a manqué l’opportunité d’entrer dans la zona reducida. L’équipe d'Ánibal Biggeri a donc mis fin à toute controverse concernant le record de victoire : grâce à une magnifique performance, All Boys fait tomber le rival de toujours et prend la tête à l’historique des confrontations, quelle que soit la méthode de comptage.