Après une courte défaite face à l’Espagne, l’Uruguay quitte la Coupe du Monde dès la phase de groupes. Un nouvel échec aussi grand que les espoirs que la nouvelle ère avait fait naître.
Dire que les espoirs étaient grands et un euphémisme. Lorsque Marcelo Bielsa pose ses valises en Uruguay en mai 2023, dans un pays capable de former une myriade de talents comme personne et qui venait de tout juste célébrer un titre de champion du monde U20, on se disait alors qu’un nouveau cycle allait véritablement voir le jour après le douloureux échec de Diego Alonso au Qatar. Il n’en fut rien. L’élimination dès la phase de groupes de la Coupe du Monde 2026 est un échec retentissant pour le peuple céleste. Elle laisse surtout une sélection totalement à la dérive.
Montagnes russes
Il est des histoires d’amour qui paraissent inéluctables. Lorsque Marcelo Bielsa prend les commandes de l’Uruguay, l’évidence apparaît aux yeux de tous. El Loco dans un pays qui transpire le football et qu’il aime tant, y passant souvent ses vacances, ce ne peut que fonctionner. Ce rêve nourrit ainsi de grands espoirs qui se traduisent sur le terrain. Le début des éliminatoires pour le Mondial 2026 sont quasi parfaits, seule une défaite en Équateur et un nul ramené de Barranquilla venant perturber le lancement d’une fusée céleste qui a trouvé ses marques. Arrive ensuite la Copa América 2024. Le point de bascule qui ramène tout un peuple à la dure réalité. Là encore, tout débute comme dans un rêve. L’Uruguay est irrésistible en phase de groupes, dans la continuité des éliminatoires et des démonstrations données notamment à l’Argentine et au Brésil. Il devient même un temps favori de l’épreuve tant il séduit. Lorsqu’il élimine le Brésil en maîtrisant la rencontre comme rarement, l’intensité bielsiste ayant été savamment incorporée à la garra uruguayenne, on se prend à imaginer des lendemains qui chantent. Il n’en est rien. Le ressort casse au lendemain de l’élimination face à la Colombie, autre prétendant au titre qui finit par se fracasser sur un maître de la gestion nommé Argentine.
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Tout implose alors. En interne, des joueurs comme Matías Vecino ou Luis Suárez lâchent Bielsa, le Pistolero s’attaque au Loco, certains membres du groupe embrayent – Federico Valverde, qui représente l’héritier de la maison celeste, confirme les dires de Suárez, d’autres réfutent devant les caméras. On reproche alors à l’Argentin son management, son manque de proximité (Bielsa ne parlant à personne, construisant un mur entre sa personne et son groupe, le personnel du Complejo Celeste, les journalistes qui l’avaient pourtant accueilli à bras ouvert et qu’il détruits dans une conférence de presse surréaliste dès septembre 2023). L’idylle prend fin. Oubliées les belles images d’un Marcelo Bielsa assis en tribune pour assister aux matchs de première division, se prêtant aux selfies avec des supporters, oubliée cette sensation d’un Uruguay uni et qui ne regarde que dans une seule et même direction. Resurgissent des démons. Les anciens rapidement écartés, il n’est plus question de transmission entre génération, comme le requiert la tradition en Uruguay et qu’Óscar Tabárez avait magnifiquement fait perdurer. Et les résultats ne suivent plus. L’Uruguay reste muet durant quatre matchs, perd au Pérou au lendemain de « l’affaire Suárez ». Qu’importe les réunions entre certains cadres et Bielsa, rien n’y fait. Certains en viennent à se demander pourquoi poursuivre avec Bielsa tant tout semble conduire à l’échec. Il n’y a aucune embellie.
Lorsqu’el Loco prend en main les U23 pour les conduire à Paris un siècle après la première étoile, il ravive les espoirs, d’autant qu’il peut s’appuyer sur quelques champions du monde U20. Las, le Preolímpico est un échec dont le contenu annonce finalement celui de 2026 : une incapacité à marquer plombée par une fébrilité défensive. Tout un pays rêvait de retrouver Paris, de fêter ce centenaire glorieux, il n’en est rien. Des jeunes champions du monde, seul Luciano Rodríguez aura droit à quelques apparitions chez les A. Les autres sont envoyés aux oubliettes. La Copa América 2024 est finalement l’unique rayon de soleil. Elle apparait alors comme le sommet de la montagne, l’Uruguay ne peut qu’en redescendre. La chute est lente, comme pour faire encore plus mal. La suite des éliminatoires se passe plus ou moins tranquillement, la Celeste n’est jamais véritablement en danger, ne tombe qu’une fois au-delà de la quatrième place, son classement final. Mais l’équilibre reste précaire.
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Nouveau monde
Tel un funambule, l’Uruguay a donc avancé jusqu’aux USA. Avec un Bielsa qui s’est de nouveau refermé. C’en était terminé des conférences de presse livrées droit dans les yeux, on a assisté au retour du Marcelo tête basse, qui ne regarde plus ses interlocuteurs. Et qui semble ne plus regarder ses joueurs avec qui il n’y a finalement jamais eu de réelle relation.
Au début des éliminatoires, l’Uruguay s’incline en Équateur. Dans une interview donnée à une radio uruguayenne, Agustín Canobbio allume son sélectionneur qui en a fait le bouc émissaire de la défaite, notamment lors d’une séance vidéo. « Il m'a reproché d’avoir fait perdre le match ; en fait, un seul joueur avait perdu ce match. J’avais marqué le but, j’avais créé l’autre occasion de but et puis, nous sommes onze joueurs sur le terrain, une grande équipe, et il m’a reproché d’avoir fait perdre le match ». Ce même Canobbio qui a totalement explosé face à l’Espagne en lâchant un tacle synonyme de route, avait alors expliqué que « Bielsa a un groupe de six-sept joueurs avec lesquels il a de longues discussions à l'écart du reste de l'équipe », le reste n’étant « que des partenaires d’entraînement ». L’attaquant de Fluminense avait également exprimé avoir envisagé de quitter le groupe juste avant la Copa América, lassé par le traitement que Bielsa lui infligeait.
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Ces braises n’ont jamais cessé d’être alimentées. Les deux dernières années de l’ère Bielsa ont été le théâtre de nombreuses réunions entre les joueurs et le sélectionneur. Aucune n’a découlé sur le moindre changement. La distance avec son groupe n’a cessé de se creuser. Après deux nuls en ouverture de la Coupe du Monde, une ultime réunion est organisée avec Federico Valverde, Rodrigo Bentancur, Manuel Ugarte et Sergio Rochet. Ils lui reprochent l’intensité trop importante des entraînements qui les épuisent en pleine compétition. Le dialogue est rompu. Selon le programme La Voces del Fútbol, Marcelo Bielsa aurait réagi par une réunion de quarante-huit minutes au cours de laquelle il reproche aux joueurs le fait qu’ils ont voulu le faire partir après l’affaire Suárez, après le fait d’avoir écarté Nahitan Nández et rappelle que certains joueurs sont présents en sélection uniquement en récompense de leur loyauté, qu’importe leur état physique. La réunion se serait alors poursuivie par un dernier monologue tactique qui a vu une grande partie des joueurs quitter la salle. Cette dernière étape, résumée par Ronald Araújo en « on n’en peut plus » et symbolisée par le pétage de plombs de Canobbio face à la Roja, souligne finalement ce qui apparaît comme le problème majeur de Marcelo Bielsa : sa méthode n’est plus adaptée à un football qui a changé.
Les idées footballistiques de Marcelo Bielsa ne sont pas à remettre en cause. Sur le plan du jeu, si l’Uruguay n’est plus vertigineux comme il le fut en début de cycle, il n’a pas non plus livré d’indigestes prestations. Il n’a joué qu’une mi-temps face à l’Arabie saoudite, a buté sur un Eloy Room infranchissable face à Curaçao, a rivalisé avec l’Espagne en clôture. Et n’a finalement été plombé que par des erreurs individuelles. Il suffit également de relire Les 11 chemins vers le but pour mesurer à quel point la philosophie de Bielsa est le fondement du football moderne tant ses idées ont influencé et guidé bon nombre de techniciens actuels avec succès. Mais le football a changé. C’est un fait. Non pas sur le rectangle vert, mais dans le rapport que l’entraîneur doit entretenir avec ses joueurs. Un rapport que Bielsa n’a jamais cherché vouloir. Toutes les affaires qui ont plombé le cycle uruguayen du Loco sont liées à cette distance établie par Bielsa avec tous ceux qui l'entourent. Le mal est ici. Dans sa gestion des hommes, dans son incapacité à adapter son approche aux nouvelles générations. Et ainsi, dans son incapacité à transmettre.
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Champ de ruines
« Je ne laisse rien au football uruguayen. Car aucune contribution qu’un entraîneur puisse apporter au football d’un pays où il a travaillé pendant trois ans ne s’ancrera jamais si l’on n’obtient pas de résultats. La quatrième place lors des éliminatoires n’a eu aucune valeur, la troisième place à la Copa América n’a eu aucune valeur et, évidemment, je n’ai pas besoin de commenter cette performance. Mais si vous me demandez comment on se souviendra de mon passage, ce sera comme un passage qui n’a rien laissé derrière lui ». Par ces mots en conférence de presse d’après match, Marcelo Bielsa a donc fait le terrible bilan de son aventure uruguayenne. Une fois encore, le constat est aussi impeccable qu’implacable. Preuve s’il en fallait que sa lecture du terrain reste la bonne. Au point que l’on se demande comment il est possible d’établir un bilan aussi pertinent, de livrer une analyse aussi bonne sans jamais avoir trouvé les moyens de changer le cours des choses ou pris les décisions que cela imposait. D’autant que ce constat, il l’a livré à plusieurs reprises au cours du cycle. En novembre 2025 par exemple, lorsque l’Uruguay est balayé par les États-Unis en amical (1-5) et que la crise couve de nouveau, il explique : « Ma proposition n’a pas suffi ; cela montre bien que les choses ne sont pas bien faites ». Mais Bielsa a continué de baisser la tête et d’avancer droit dans un mur. Durant ce temps (et depuis quelques années), ses actes n’ont cessé de s’éloigner de ses propos, de ce que l’on nomme la philosophie bielsiste. Celle qui est si pertinente quand il s’agit de défendre l’esprit du football, comme lorsqu’il attaque les dérives des organisateurs de diverses compétition. Mais celle qu’il ne s’applique plus. Comme si lui-même s’était détourné de sa vision en raison d'un monde qu’il ne semble plus comprendre.
Au lendemain de l’élimination précoce, Marcelo Bielsa va quitter l’Uruguay. Et laisse derrière lui toute une sélection à reconstruire et un football national totalement en ruines. Avec l’étrange idée que depuis la fin du Maestro Tabárez, l’Uruguay ne sait plus entretenir son héritage et semble voué à naviguer de cycles courts en cycles courts.
Photo une : Carl Recine/Getty Images



