Si Park Ji-sung et Son Heung-min sont aujourd'hui les Guerriers Taeguk les plus connus, Cha Bum-keun est celui qui a fait connaître la Corée du Sud au monde du football. Premier joueur sud-coréen à faire le grand saut vers l'Europe à la fin des années 1970, Cha Bum-keun y a connu gloire et renommé. Suffisamment pour être aujourd'hui le père spirituel de toutes les générations de footballeurs du pays du matin clair et frais. Retour sur la carrière du meilleur joueur asiatique du XXe siècle.

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Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3

Chapitre 4 : Cha Bum-keun, l'entraîneur

Ulsan : débuts prometteurs, fin difficile

En 1989, après trois cent huit matchs de Bundesliga pour quatre-vingt-dix-huit buts, deux coupes de l'UEFA et une coupe d'Allemagne, Cha Bum-keun raccroche. Comme de nombreuses célébrités du football avant lui, il se tourne alors vers le métier d'entraîneur. Immédiatement à la fin de sa carrière de joueur, il rentre en Corée du Sud avec sa femme et ses enfants. Après une petite année de répit, pendant laquelle il ouvre une école de football du nom de FC Chaboom, et de préparation à sa nouvelle fonction, Cha Bum-keun se lance à la recherche d'un banc de touche. Une idole comme lui n'a pas besoin de chercher bien longtemps puisqu'il se voit offrir sa première expérience d'entraîneur de la part des Hyundai Horang-i d'Ulsan (actuel Ulsan Hyundai FC). Après deux années catastrophiques, l'entraîneur de l'époque, Kim Ho, décide de quitter son poste, prenant pleinement la responsabilité des mauvais résultats de l'équipe. Malgré une seconde place en 1988 pour sa première saison, Kim Ho ne parvient pas à renouveler cette performance et connait une issue négative à sa seconde expérience d'entraîneur de première division. L'équipe est alors en chantier, mais pas de quoi faire peur à Cha Bum-keun, qui prend le relais pour la saison 1991. Tout comme son prédécesseur, dès sa première année, il guide Ulsan à la seconde place du championnat. Son style tranche radicalement avec celui Kim Ho puisque Cha Bum-keun accorde plus d'importance à l'aspect physique du jeu et à la recherche constante de centre pour le numéro 9 à l'aide d'ailier rapide, une vision héritée de son passage en Allemagne. Jusqu'en 1994, il parvient à maintenir Ulsan aux avant-postes du championnat, mais sa relation avec ses joueurs se détériore année après année. Très exigeant et appliquant une méthode allemande à l'entraînement, Cha Bum-keun se met ses joueurs à dos. Certains s'indignant « Est-ce l'Allemagne ?! ». Les joueurs se plaignent alors à un vétéran, le défenseur de trente-et-un ans Choi Kang-hee, lui non plus pas satisfait des méthodes d'entraînement de l'idole du pays. La relation entre les deux hommes est conflictuelle et elle aurait poussé Choi Kang-hee à la retraite en 1992. Finalement, après avoir stagné pendant quatre saisons, Cha Bum-keun quitte son poste en 1994. Une première expérience en demi-teinte : globalement positive sur le terrain mais beaucoup moins en dehors.

La sélection : une impression de déjà-vu

Après trois ans loin des bancs de touche, Cha Bum-keun est appelé par la Korea Football Association (KFA) pour prendre en main une sélection sud-coréenne alors en bien mauvais état. Lors de la Coupe d'Asie en décembre 1996, la Corée du Sud a sombré en quarts de finale face à l'Iran, subissant un revers six buts à deux. Une catastrophe qui mit Park Jong-hwan sous pression avant d'être finalement écarté. La KFA, qui cherchait à construire une équipe solide en vue de la Coupe du Monde 2002 à domicile, s'est donc tournée vers la légende, libre à cette époque, avec pour mission de se qualifier pour la Coupe du Monde 1998 en France et d'être fin prêt pour le grand rendez-vous de 2002. Dès son arrivée, Cha Bum-keun reprend ses ambitions entrevues à Ulsan : utiliser la rapidité des ailiers pour centrer vers les attaquants. Raison pour laquelle il évolue essentiellement avec trois défenseurs, cinq milieux et deux attaquants ou bien trois défenseurs, six milieux et un attaquant, notamment face aux équipes considérées plus fortes. Cette tactique fonctionne parfaitement lors des éliminatoires asiatiques. Le premier tour est survolé avec trois victoires et un nul en quatre rencontres tandis que le second tour l'est tout autant : six victoires, un nul et une défaite avec dix-neuf buts inscrits mais sept buts encaissés. L'unique défaite des Guerriers Taeguk est face au Japon (0-2) que certains analysent comme une défaite de courtoisie envers le Japon, co-organisateur de la Coupe du Monde 2002, pour lui permettre de se qualifier à la Coupe du Monde 1998. Quoi qu'il en soit, Cha Bum-keun décroche le titre de coach de l'année 1997 en Asie et les supporters sud-coréens sont ravis de voir leur équipe marcher sur l'eau en éliminatoire. Ils portent Cha Bum-keun en triomphe, allant même à lancer le slogan « Cha Bum-keun président ! ». L'euphorie et les ambitions pour le Mondial français sont grandes. La chute le sera tout autant.

Non familiers du football international, les supporters sud-coréens ne prennent pas conscience que le groupe E, composé de la Belgique, du Mexique et des Pays-Bas, est difficilement abordable pour la Corée du Sud et qu'atteindre pour le toute première fois les huitièmes de finale n'est pas une tâche aisée. Les matchs de préparation face à la Jamaïque, la République tchèque et la Chine sont poussifs et se concluent tous sur un score nul à l'exception de la première des deux confrontations face aux Jamaïcains, remportée deux buts à un. Les signes annonciateurs d'une catastrophe apparaissent. Le premier match face au Mexique les confirme et fait redescendre tout le monde sur Terre. Cha Bum-kun applique sa tactique qui a parfaitement fonctionné en Asie. Tout commence pour le mieux puisque la Corée du Sud prend les devants grâce à Ha Seok-ju, mais celui-ci est expulsé peu de temps après.

Les Mexicains prennent alors le contrôle du match et renversent les Sud-Coréens en seconde période (1-3). Comme souvent, après une défaite, les supporters cherchent un responsable. Tout est mis sur le dos de l'expulsion mais aussi sur certains choix de joueurs de la part de Cha Bum-keun. La tension commence déjà à monter après seulement un match. Les Guerriers Taeguk se doivent donc de réagir face aux Pays-Bas sous peine de déjà prendre leur billet de retour. À Marseille, Cha Bum-keun et ses joueurs vivent ce qui est aujourd'hui connu comme la « Tragédie de Marseille ». Les Pays-Bas, entraînés par Guus Hiddink, ne font qu'une bouchée de la Corée du Sud, et la défaite aurait pu être bien plus lourde si Kim Byung-ji n'avait pas été dans les buts (5-0). Au pays, la presse s'enflamme, les supporters sont mécontents et la KFA lâche Cha Bum-keun qu'elle accuse de s'entêter dans sa tactique qui ne fonctionne pas. Tout va très vite. Bien que le sélectionneur déclare préparer le match de la Belgique en vue de la Coupe du Monde 2002, il est limogé en pleine compétition. Il déclare à ses joueurs prendre toute la responsabilité de la défaite et du naufrage de son équipe. Son retour en Corée du Sud se fait sous tension, aucun officiel de la KFA ne l'accueille et les policiers sont présents pour empêcher que les choses débordent avec les supporters. Cha Bum-keun passe rapidement de l'idole du pays au pestiféré.

Les Bluewings : la meilleure période, la même issue

De retour à la maison, Cha Bum-keun tente de se remettre en question avec l'espoir un jour de retrouver à nouveau le banc de l'équipe nationale. Mais il est également rancunier envers la KFA et il se lâche lors d'une interview dans un magazine mensuel. Il remet en cause la façon de travailler de sa fédération et déclare que les matchs de K League sont truqués. La KFA ne tarde pas à réagir et le suspend de toute fonction pendant cinq ans, une suspension ramenée plus tard à trois ans car jugée trop sévère envers une légende du football comme Cha Bum-keun. Ce dernier en profite pour quitter le pays et aller entraîner en Chine, le Shenzhen Ping'an. Pendant dix-huit mois, il reste loin de la tempête médiatique sud-coréenne avec sa famille et se fait progressivement oublier. Son expérience chinoise s'achève en 1999, après des résultats quelconques et des conflits avec sa direction. Il rentre en Corée du Sud pour se consacrer à son école avant de devenir commentateur pour MBC en 2001. Pendant deux ans, il commente les compétitions internationales pour la chaîne sud-coréenne dont la Coupe du Monde 2002. En 2003, au terme de son contrat avec MBC, une autre proposition arrive sur la table. Celle des Suwon Bluewings. Ironie de l'histoire, comme en 1991, Cha Bum-keun prend la suite de Kim Ho, entraîneur historique des Bluewings qui avait pris l'équipe en 1996, date de fondation du club. À son départ, le club était devenu l'une des meilleures équipes d'Asie et comptabilisait deux K League (1998 et 1999) et deux Asian Champions League (2001 et 2002). La pression est donc maximale sur les épaules de Cha Bum-keun qui se doit de perpétuer la réussite de Suwon. Comme en 1991, Cha Bum-keun change radicalement le visage des Bluewings, imposant son football plus physique, malgré la colère des supporters. Et toujours comme en 1991, sa première année est un succès puisqu'il remporte la K League.

chabumkeunsuwonPhoto : imago/AFLOSPORT

Le passage à la tête des Bluewings de Cha Bum-keun n'est qu'une succession de haut et de bas. En 2005, l'équipe n'avance plus malgré le titre en K League Cup et en A3 Champions League (compétition organisée entre 2003 et 2007 et opposant les champions de Chine, du Japon et de Corée du Sud ainsi qu'une équipe invitée du pays hôte). En championnat, le club termine à la dixième place, pire classement de son histoire. En 2006, la première partie de saison est mauvaise et Cha Bum-keun se retrouve sous pression. Les supporters l’exhortent à démissionner, ce qu'il refuse de faire. Sa prestation de commentateur lors du Mondial allemand n'est également pas appréciée par les supporters qui voient d'un mauvais œil leur entraîneur critiquer le jeu des sélections. Toutefois, Cha Bum-keun et les Bluewings se reprennent lors de la seconde partie de saison, remportent la phase retour et se qualifient pour les play-offs. Après une victoire sur Pohang Steelers, Suwon échoue en finale face à Seongnam. Pas de second titre mais un bol d'air pour Cha Bum-keun à la tête de son équipe. Il faudra néanmoins attendre 2008 pour que Suwon renoue avec le succès dans ce qui est très certainement la meilleure année de Cha Bum-keun en tant qu'entraîneur. Vainqueur du championnat, il établit le record de l'époque du nombre de matchs consécutifs sans défaite (treize) et du nombre de victoires consécutives (onze). Le club remporte par la même occasion la K League Cup. Mais de nouveau, la saison suivante est loin des espérances. Le club remporte la FA Cup mais la situation en interne n'est pas positive. Comme à Ulsan, Cha Bum-keun entre en conflit avec certains joueurs et cela se ressent sur le terrain. Les supporters perdent patience, n'hésitant pas à siffler leur équipe. La situation ne s'améliore pas en 2010 et à mi-saison, Cha Bum-keun annonce sa démission. Il reprend ses activités de commentateur et s'occupe de son école de football, le FC Chaboom sans avoir émis de nouveau l'envie d'entraîner. Il quitte définitivement les terrains avec deux K League (2004 et 2008), de K League Cup (2005 et 2008), une FA Cup (2009) et deux titres de meilleur entraîneur de K League (2004 et 2008). Mais ses expériences en tant qu'entraîneur laissent un goût d'inachevé : bien débutées, toujours mal terminées.