Arrivé en 2020 à Tunja pour jouer à Patriotas, Quentin Danloux s’impose petit à petit dans une équipe qui lutte pour ne pas descendre. Entre COVID et changements de coach le chemin n’est pas toujours facile pour le milieu de terrain de 20 ans.

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Pour voir jouer Quentin Danloux, il ne faut avoir peur ni de l’altitude ni du froid. Des trente-trois capitales de département, Tunja est la plus haute avec ses 2 800 mètres d’altitude. Située à une heure trente de Bogotá (comptez à peu près le même temps, voire plus, pour sortir de la capitale), la ville est surtout connue pour être le lieu de naissance de Nairo Quintana, le département de Boyacá étant par ailleurs bien plus connu pour former des cyclistes que des joueurs de football (Fabio Parra, José Patrocinio Jiménez, Mauricio Soler ou encore Edgar Correrdor pour ne citer qu’eux, sont les légendes locales). « C’est une ville de vélo » confirme d’ailleurs Quentin Danloux. Une ville cycliste où il y a pourtant la place pour deux clubs puisque Patriotas partage le stade de la ville avec Boyacá Chicó, le club crée par le sulfureux Eduardo Pimentel, « un derby hyper chaud entre joueurs » explique le Français. Le stade de la ville est stade l’Indépendance (Estadio la Independencia en version originale), qui date de 1970 et qui, s’il a été rénové il y a une dizaine d’années, n’a connu qu’une rénovation partielle et n’a donc que deux tribunes vétustes, sans toit où un vent glacial s’engouffre. C’est donc ici qu’en 2020, on a vu arriver le premier joueur français de l’histoire du championnat colombien.

danloux3Formé en Espagne

Né à Bordeaux, Quentin Danloux est issu d’une famille de footballeurs. Son père a fait partie des équipes de jeunes des Girondins de Bordeaux au début des années quatre-vingt-dix jusqu’en U17 où il rejoint Libourne-Saint-Seurin, avant qu’une blessure aux adducteurs l’empêche de passer professionnel. La famille rejoint alors l’Espagne et Alicante et Quentin commence le football à l’âge de quatre ans et demi et fréquente des écoles de foot jusqu’à ses dix ans où sa carrière a connu son premier temps fort. À cet âge, il rejoint le voisin Elche où il a fait toutes ses gammes, « dans les meilleures catégories jeunes » jusqu’à sa majorité. C’est à ce moment-là que le club de Novelda (D3 espagnole) est venu le chercher pour en faire le plus jeune joueur de l’effectif. Un club où César Guzmán, le président de Patriotas, a des parts, ce qui l’incite alors à attirer le Français en Colombie : « il est venu une semaine pour voir le club, voir comment ça jouait et il m’a vu moi, jeune joueur, bon joueur et il m’a proposé un contrat professionnel ».

Sa formation espagnole a forcément un impact sur sa carrière. Milieu de terrain défensif, « je suis un six. Si je peux jouer en huit, ma place c’est six. Je suis un joueur très propre, je perds peu de ballons », affirme d’ailleurs le principal intéressé, son profil est plus proche d’un joueur technique que d’un chatouilleur de cheville. « On voit qu’il a été formé en Espagne, il a une technique supérieure à la moyenne », nous a confié un membre d’un staff technique d’un autre club colombien. Tête levée et propre dans son jeu, son profil est assez atypique dans un championnat très physique. Pas simple dans un pays où les pelouses sont loin d’être un billard, à commencer par celle du stade de Tunja qui est très bosselée. Parmi ses qualités, Danloux ajoute : « j’ai aussi une bonne vision du jeu, j’aime amener les ballons devant pour les attaquants ou dans les couloirs ». Pas surprenant donc de savoir que ses modèles s’appellent Luka Modrić et Casemiro, « et Kanté pour citer un joueur français ».

Une adaptation difficile

Évidemment quand on passe d’Alicante (ville située en bord de mer en Espagne) à Tunja, il faut avoir les poumons solides. Comme évoqué dans le Planète LO spécial Bogotá, à cette altitude, faire des efforts est rapidement assez compliqué, même quand on est un sportif de haut niveau : « Ça a été très compliqué quand je suis arrivé, l’adaptation a été très dure, l’altitude a été très compliquée. Pour mon premier entraînement après dix ou quinze minutes j’étais essoufflé, j’étais mort. Mais comme pour tout, c’était une question d’adaptation et de travail. Maintenant je me suis adapté ». Ce phénomène n’est pas propre aux étrangers, les Colombiens habitués à évoluer au niveau de la mer (ou presque) subissent la même chose quand ils viennent jouer au-dessus des 2 000 mètres (sept clubs sont concernés par cette altitude), d’autre part la réciproque est vraie quand il s’agit de faire le chemin inverse et évoluer sous la forte chaleur et l’humidité.

S’il a eu très peu, voire même pas du tout, de temps de jeu à son arrivée, la pandémie a fortement ralenti son intégration. Le championnat 2020 a été stoppé entre la mi-mars et la mi-septembre et son club de Patriotas a été en grande difficulté puisqu’avant la coupure, il n’avait pas remporté le moindre match de championnat après huit journées. Un premier moment forcément compliqué : « On a été six mois enfermés à la maison, on n’a presque pas joué. Du coup j’ai passé presque une année ici sans jouer ni entraîner ni rien ». Et si en 2021 il y a eu « quelques convocations », le temps de jeu n’a pas vraiment augmenté malgré les changements de coach. La faute notamment à une blessure « j’ai passé un mois et demi, deux mois sans jouer. J’étais convoqué mais je n’ai pas beaucoup joué ». S’il a disputé ses premières officielles en championnat en avril 2021, une petite dizaine de minutes contre Bucaramanga, ce sera tout pour le premier semestre et il faudra attendre les deux dernières journées de la phase régulière du deuxième semestre pour le revoir. La lumière est venue de la coupe grâce à laquelle il a connu sa première titularisation contre ni plus ni moins que l’Atlético Nacional (futur vainqueur).

Un été noir avant l'envol

Le club de Patriotas a été profondément marqué par un drame entre les deux semestres de l’année 2021. Passé par des moments difficiles à la fin de sa carrière, Jhon Mario Ramírez est nommé coach de Patriotas, une consécration pour lui selon les dires de ses collègues de Win Sports, chaine où il était consultant. Malheureusement, il est emporté par la COVID-19. « Ça a été un moment compliqué. Il venait d’arriver, il était bien et deux semaines après il est décédé de la COVID-19. Ça a été compliqué parce qu’on ne s’y attendait pas du tout. On savait qu’il était mal, mais on ne savait pas que c’était à ce point. Ça a été compliqué aussi parce qu’il y avait son fils dans l’équipe. Ils nous ont arrêté en plein entraînement pour nous annoncer la nouvelle… ». Le très expérimenté Jorge Luis Bernal prend alors brièvement la suite sans succès, avant de laisser la place au très jeune Juan David Niño.

Débarqué après un très mauvais début de saison, Arturo Boyacá prend place sur le banc de Patriotas au début de l’année. Une chance puisque l’ancien joueur de Santa Fe lui fait pleinement confiance et Quentin enchaîne ainsi les convocations, « il comptait sur moi, il m’a convoqué à tous les matchs, mais il ne voulait pas me lancer dans des matchs serrés, du coup c’était compliqué pour me lancer mais il comptait sur moi. Il ne voulait pas me brûler ». Si Quentin entre en toute fin de match à plusieurs reprises, l’une de ses entrées à une place particulière.

16 mars 2022 à Ibagué, le Deportes Tolima affronte Patriotas. Alors que le score est de 1-1, Quentin Danloux entre en jeu à quelques minutes de la fin. « Arturo Boyacá me dit d’entrer devant, mais pour défendre, empêcher leur milieu défensif de sortir avec le ballon parce que lui il voulait maintenir le score ». Juste après son entrée, Carlos Mosquera fait un petit numéro sur le côté droit. Son centre en retrait à l’entrée des six mètres trouve le Français qui marque en force sous la barre pour donner la victoire à son équipe, devenant au passage le premier joueur tricolore à faire trembler les filets du championnat colombien. « L’entraineur Boyacá il était fou, il ne le croyait même pas… et moi aussi. Ça a été un super moment pour moi, c’était mon premier but en tant que professionnel et contre Tolima, ils étaient premiers du championnat et ils sont arrivés en finale donc ouais pour moi c’était un moment très particulier, même pour ma famille mon père, mon grand-père depuis tout petit il me suit dans le foot c’est mon fan numéro un donc ouais il était très content aussi ». Une famille qui le suit évidemment même à distance puisque, même si le championnat colombien, n’est pas visible en Europe, le diffuseur permet, via son application, d’avoir accès aux rencontres.

Coupé en plein développement

En conflit avec la direction, Arturo Boyacá quitte alors le club au début de l’été (européen). José Eugenio Cheché Hernández lui succède. « Au début, quand je le vois arriver, je suis un peu inquiet par rapport à ce qu’on me disait de lui, qu’il aimait bien les joueurs avec de l’expérience. Mais avec le temps, on a eu des conversations et il m’a dit qu’il aimait bien mon jeu, qu’il trouvait mon jeu très propre et qu’il voyait que j’avais eu toute ma carrière en Europe, que j’avais vraiment un jeu européen et il voulait que j’explose. Il m’a vraiment aidé et avec lui j’ai eu beaucoup plus de temps de jeu. » Dans les faits, cela se traduit par deux entrées en jeu sur les deux premières journées avec notamment une vingtaine de minutes contre le DIM lors de la deuxième journée. Malheureusement, Cheché doit se faire hospitaliser d’urgence fin juillet et ainsi laisser sa place sur le banc. danloux2Pire, après avoir joué plus d’une demi-heure dans un match épique contre La Equidad, Quentin est victime d’une entorse de la cheville à l’entrainement et ne peut prendre part aux deux matchs suivants. Entre temps, Carlos Giraldo a été nommé coach intérimaire et même s’il occupait la place de coach des U20, il n’a pas l’air de s’appuyer sur la jeunesse, contre Rionegro, le plus « jeune » du onze de départ avait vingt-quatre ans. Si Patriotas ne veut pas s’appuyer sur son réservoir, c’est aussi parce que le club joue sa survie sur chaque match jusqu’à la fin de la saison. La faute encore et toujours à un système injuste qui fait la part belle aux gros. Dix-septième au premier semestre, le club de Tunja occupe actuellement la quinzième place au classement. Si le classement de la saison était pris en compte, Patriotas serait dix-septième avec quatre points d’avance sur le premier relégable. Avec le système en vigueur (la moyenne de points pris par match dans l’élite sur les trois dernières saisons), Patriotas est dix-huitième, premier non-relégable, avec une moyenne de 0,93. C’est à peine mieux que les deux promus, Unión Magdalena et Cortuluá qui tournent à 0,89 et 0,86 respectivement.

En fin de contrat en décembre prochain, Quentin se verrait bien poursuivre l’aventure colombienne : « le club veut me prolonger un an de plus, après faudra voir les conditions, mais oui pourquoi pas prolonger. Un club comme Millonarios, Santa Fe, Medellín ou Nacional, ça me ferait rester. Ici ils sont fous de foot ». En cas de descente de Patriotas, le milieu français serait très certainement l’un des hommes de base de l’équipe, alors que si le club sauve sa place dans l’élite, il devra alors de nouveau lutter pour sa survie en 2023, avec donc l’incertitude planant sur son temps de jeu. Le temps de jeu, véritable élément déterminant « mon objectif c’est de gratter du temps de jeu » quitte à envisager un retour en France : « jouer en France, ça m’intéresserait, même une bonne équipe de National pourquoi pas ». Un choix loin d’être illogique pour un jeune papa dont la famille n’est pas venue depuis plus d’un an.

Premier joueur français de l’histoire du championnat colombien, Quentin Danloux trace son chemin pas à pas. Un chemin à l’image de la route pour rejoindre Tunja et de la pelouse du Stade l’Indépendance, bosselé. À tout juste vingt ans, le milieu français a encore le temps de s’installer dans un championnat physique où il est un profil atypique. En espérant qu’en décembre un projet sportif cohérent pointera le bout de son nez pour lui permettre de véritablement s’exprimer.

 

 

Propos recueillis par Pierre Gerbeaud