Écrivain et journaliste de renom, Juan Sasturain, 72 ans, s'est fait une place de choix dans le paysage intellectuel du football en Argentine. Auteur de dizaines d'essais, poèmes ou livres dont « La patria transpirada, Argentina en los Mundiales », ce spécialiste de l'Albiceleste jongle avec les mots et les footballeurs avec un romantisme assumé. Avant d'affronter la France, il se livre avec passion sur le football Argentin, Messi, la liberté créative et Zidane.

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Que représente une affiche France - Argentine pour vous ?

C'est un match forcément particulier qui m'évoque d'abord le beau jeu. C'est une caractéristique traditionnelle de ces deux nations. Et pour moi, le football, c'est le jeu. Tout ce qui se passe à côté, l'argent, le marketing, le spectacle télévisuel et médiatique, inévitables aujourd'hui, ne remplaceront jamais la beauté, les émotions et l'art du jeu. Le football est un sport magnifique car étymologiquement, il mêle liberté créative et affrontement. Lorsque je pense à la France, je ne peux m'empêcher de penser au maestro Zidane, le meilleur joueur que j'ai vu jouer de toute ma vie. De Platini à Pogba, c'est une nation qui a toujours eu des joueurs très talentueux, agréables à regarder.

Pour le quotidien Pagina 12, vous avez d'ailleurs couvert le Mondial français en 1998, quels souvenirs en gardez-vous ?

Pour moi, ce fut le meilleur. C'est le seul auquel j'ai assisté avec 1978 en Argentine, mais j'avais 30 ans, c'était la dictature, donc j'ai tout vécu de la maison, sans me rendre au stade. En 1998, j'ai profité pleinement des matchs, de la France, de Marseille à Toulouse et j'ai eu la chance de rester jusqu'à la finale, à Paris… Je me rappelle très bien du soir de la victoire de la France, du match, de Zidane, puis de moi, déambulant à trois heures du matin entre les Champs-Elysées et Montmartre au cœur de cette liesse populaire incroyable. Une soirée inoubliable. Les gens n'avaient plus d'origines sociales, géographiques… Ce n'était que de la joie.

Vous parlez beaucoup de Zidane…

Il m'a toujours fait rêver. En 2006, son récital contre le Brésil, puis en finale… Cela m'a inspiré l'écriture d'un sonnet sur sa finale dans lequel je le compare Zidane le Nord-Africain qui fait face à tout un stade à Berlin à la guerre de Carthage contre les Romains. Zizou est intelligent, extraordinaire lorsqu'il parle de jeu. J'ai une photo géniale de lui avec son bébé Enzo dans les bras. Et puis appeler son fils pour Francescoli, un autre joueur très fin, c'est beau. J'aimerais beaucoup le voir à la tête de l'équipe de France.

« Le football est une question de créativité et son essence est de trouver les solutions pour tromper l'adversaire »

Quels souvenirs gardez-vous du premier affrontement entre l'Argentine et la France lors du tout premier mondial, en 1930 ?

C'est un Mondial très spécial et je sais seulement, pour l'avoir étudié, que l'avons emporté 1-0 grâce à un but de Luis Monti en fin de match. Dans les années vingt, grâce aux Jeux Olympiques, le football commence à s'universaliser et son premier lieu d'excellence après l'Angleterre est le Rio de la Plata. Cela se caractérisé très vite par les trois victoires consécutives de l'Uruguay - 1924, 1928 aux JO et 1930 au Mondial - dont deux fois en finale contre les Argentins. On peut dire que le premier Mondial fut la finale de quartier la plus grande du monde, avant que l'Europe rentre dans la danse. Mes premières images de la France au Mondial, datent des années 50 avec ce football offensif, les buts de Fontaine, le magnifique Kopa.

Et le second et dernier affrontement de 1978 ?

À cette époque, il y avait encore peu d'équipes au Mondial, peu de couverture médiatique, on ne connaissait pas beaucoup les adversaires, si ce n'est que la Hollande et l'Italie avaient de grandes équipes. Je me souviens très bien avoir vécu ce match de chez moi, sur la télévision, en noir et blanc. Je me rappelle forcément du penalty litigieux sifflé pour la main non intentionnelle de Marius Trésor et du but du 2-1 inscrit par un Luque blessé, à cause d'un accident de voiture qu'il eut avec son frère en venant au stade. À la fin du match, il apprend d'ailleurs son décès. Pour l'Argentine, c'est une victoire importante face à une bonne équipe d'un jeune Platini, déjà talentueux, mais pas encore devenu LE Platini.

Quelles histoires retenez-vous de ce Mondial ?

J'ai beaucoup écrit sur le Mondial 1978 et à quel point le football est un sport hasardeux. Lors de la finale de 1978, malgré le contexte très particulier, je me souviens d'une occasion qui aurait pu offrir le titre aux Pays-Bas, mais dans un de ces moments rare ou le temps s'allonge, le ballon file vers le but et passe à trois centimètres du poteau… Sans ce coup du destin, l'Argentine aurait perdu et cela n'aurait rien eu à voir avec la tactique. C'est cette très grande dose d'imprévisibilité qui fait la beauté du football. D'autant plus à notre époque où le développement de la tactique chez les entraîneurs a pris le dessus sur le talent individuel. De nos jours, on a l'impression que le match idéal est un 0-0 et leur objectif est de réduire la marge d'erreur des joueurs sur un match. Je regrette cette approche car le football est une question de créativité et son essence est de trouver les solutions pour tromper l'adversaire.

Quel regard portez-vous sur la France avant ce huitième de finale ?

Si l'on compare les deux équipes, poste par poste, la France est meilleure, sans hésitation.  Quand on a Varane - Umtiti en défense, Kanté et Pogba au milieu et Griezmann et M'Bappé devant, c'est qu'on a une très bonne équipe. Il n'y a que les deux latéraux qui me paraissent un peu moins bons. Je pense que l'excellent Kanté ne va pas lâcher Messi pendant tout le match. Malheureusement, la France, comme l'Argentine sont deux équipes qui jouent mal. La recherche de résultat et la peur de perdre défavorisent le collectif. Les équipes jouent pour ne pas perdre. Je ne peux m'expliquer comment la France et ses talents ne sont pas capables de plus inquiéter l'Australie ? C'est pour moi le problème de ce Mondial qui est avant tout celui de l'intensité et de la concentration plutôt que de la recherche du déséquilibre et de l'attaque.

Comment avez-vous vécu le match de l'Argentine contre le Nigéria ?

C'était magnifique. Lors de ce Mondial, tous les matchs sont un conte plein d'histoires. Et on ne sait jamais où elle va nous mener. Un match peut à la fois être grotesque, puis tragique et c'est ce qu'il y a de plus beau. Dans cet Argentine-Nigéria, nous avons eu tous les ingrédients d'une tragédie classique : trente minutes de beau jeu et un héros Messi, puis un pénalty qui inverse les émotions, de l'injustice, de la résignation avant qu'un but du droit de Rojo ne se moque de la rationalité et nous libère. Incroyable. Le jeu ne sera jamais corrompu.

« Si on perd en jouant bien, en provoquant des émotions contre la France, il n'y aura pas de honte »

Cette Argentine est-elle capable d'aller loin dans le Mondial ?

L'Argentine va jouer comme face au Nigéria. On peut supposer qu'elle ne va pas être aussi moyenne que contre la Croatie… Elle va donner le meilleur de ce qu'elle a. Le problème c'est que son meilleur est, excepté Messi, très moyen. Malgré cela, je pense et j'espère qu'on battra déjà la France. Si je devais parier des sous que je n'ai pas, je mettrais tout sur l'Argentine, car je ne suis pas schizophrène mais objectivement, j'ai hâte, car tout peut se passer dans ce match. Si on perd en jouant bien, en provoquant des émotions contre la France, il n'y aura pas de honte.

Comment expliquez-vous cet effectif « très moyen » ?

Depuis des années, le football argentin est en décadence. Il existe de nombreux problèmes : de moins en moins de jeunes joueurs forts, un championnat horrible à voir, des joueurs qui le quittent de de plus en plus tôt car son économie ne peut les retenir et plus aucun modèle de jeu. Le football argentin a une philosophie du court terme. Cette course effrénée derrière le résultat empêche le développement des idées, ce qui peut paraître fou au pays de Menotti ou de Bielsa. Mais l'Argentine est un peuple hystérique, très individualiste, de moins en moins collectif.

Quel regard portez-vous sur Jorge Sampaoli ?

Il n'a pas le temps de mettre en place ce qu'il aimerait mettre en place. Sampaoli est un bon entraîneur, mais c'est un théoricien. Il pense d'abord au système avant de penser au talent de ses joueurs et avec l'Argentine, cela ne fonctionne pas. Comment peut-on se passer de Dybala ? Parce que Messi et lui jouent au même poste ? Et bien change de système, parce que le ballon, lui, peut jouer avec ces deux talents. Les entraîneurs comme Sampaoli, Ranieri ou de Van Gaal ont des styles de jeu arrêtés. Pour moi, cela a un effet néfaste sur la liberté créative des joueurs. En changeant de tactique ou de compo tous les jours après l’entraînement, Sampaoli ne transmet pas la confiance nécessaire à l'épanouissement d'un footballeur. Ses idées de jeu sont souvent bonnes, mais il ne joue pas avec des ordinateurs, mais des humains. Il me semble aussi qu'il n'y a pas de sympathie entre la génération de Messi et l'entraîneur.

Comment jugez-vous la pression mise sur Messi en permanence ?

Messi a sur lui la pression qu'un joueur comme Messi mérite. Il faut arrêter avec la pression, ce n'est que du jeu, du football. Sa vie footballistique est très spéciale. Messi s'est construit dans le moule très particulier du Barça, dans une philosophie qu'il a lui-même aidé à faire évoluer. Dans cette organisation particulière il est un joueur exceptionnel qui peut exprimer tout son potentiel. En cela, il me fait penser à Pelé, qui, se sentait étranger sorti du contexte de Santos ou du Brésil. Lionel est un artiste, mais il n'est pas comparable à Maradona. Maradona de par sa personnalité extrême et complexe intéresse le monde dans sa vie de tous les jours. Messi, lui est intéressant seulement sur le terrain, un ballon entre les pieds.

Et que pensez-vous de la rivalité Messi/Ronaldo, très présente en Argentine ?

C'est une invention médiatique. Les oppositions Messi/Ronaldo sont faites pour faire de la publicité pour le programme de télévision qu'est devenu le football avec ses stars. Aujourd'hui, tout est statistique, untel à la possession, untel n'a jamais gagné contre cette équipe… Heureusement, chaque jour, le football fait taire tout ça.

Quel serait pour vous la fin de Mondial rêvée ?

Le rêve de tout Argentin est d'affronter le Brésil en demi-finale. Nous avons une relation et une rivalité et une admiration magnifique avec les Brésiliens. Comment ne pas les aimer ?

 

Propos recueillis par Ken Fernandez à Buenos Aires pour Lucarne Opposée

Ken Fernandez
Ken Fernandez
Journaliste tout terrain, je balade mon carnet et mon stylo au pays de Diego, à la recherche du nouveau Cavenagoal